
Le cubisme représente l’une des révolutions artistiques les plus profondes du XXe siècle, bouleversant radicalement notre manière de percevoir et de représenter la réalité. Entre 1907 et 1914, ce mouvement a transformé l’art occidental en abandonnant cinq siècles de tradition perspectiviste héritée de la Renaissance. Au-delà d’une simple expérimentation formelle, le cubisme propose une vision conceptuelle du monde où l’objet n’est plus saisi depuis un unique point de vue figé, mais reconstitué intellectuellement à partir de multiples observations simultanées. Cette approche radicalement nouvelle influence encore aujourd’hui l’art contemporain, l’architecture et le design graphique.
Définition et genèse du cubisme : de cézanne aux expérimentations de braque et picasso
Les précurseurs : l’influence de paul cézanne sur la décomposition géométrique
L’histoire du cubisme commence véritablement avec Paul Cézanne, dont la rétrospective posthume au Salon d’Automne de 1907 marque un tournant décisif pour toute une génération d’artistes. Le maître d’Aix-en-Provence avait développé une approche révolutionnaire de la représentation spatiale, fragmentant la touche picturale et multipliant les angles d’observation dans ses compositions. Dans sa correspondance avec Émile Bernard, publiée en 1907, Cézanne recommandait de « traiter la nature par le cylindre, la sphère et le cône », une directive qui deviendra le fondement théorique du cubisme naissant.
Cette géométrisation des formes chez Cézanne ne constituait pas simplement une stylisation décorative, mais une tentative profonde de saisir l’essence structurelle des objets. Ses natures mortes et ses paysages de la montagne Sainte-Victoire démontrent comment la réalité peut être reconstruite par l’intelligence plutôt que simplement copiée par l’œil. Les jeunes peintres parisiens, notamment Georges Braque et Pablo Picasso, comprennent immédiatement que Cézanne leur ouvre une voie inexplorée vers une peinture conceptuelle, libérée de l’obligation mimétique qui avait dominé l’art occidental depuis la Renaissance.
La naissance officielle du cubisme en 1907 avec les demoiselles d’avignon
En 1907, Pablo Picasso achève dans son atelier du Bateau-Lavoir à Montmartre une toile monumentale qui fait l’effet d’une bombe : Les Demoiselles d’Avignon. Cette œuvre de 245 x 234 cm représente cinq prostituées de la rue d’Avignon à Barcelone, mais leur traitement pictural rompt violemment avec toutes les conventions établies. Les corps sont déformés, anguleux, géométrisés, tandis que les visages empruntent aux masques africains une stylisation radicale qui abolit toute séduction naturaliste. La perspective traditionnelle est malmenée, les plans s’interpénètrent, créant un espace pictural totalement novateur.
Contrairement à une idée reçue, les Demoiselles d’Avignon ne sont pas encore une œuvre pleinement cubiste au sens strict du terme. Elles constituent plutôt ce que les historiens de l’art nomment le « pré-cubisme » ou « cubisme cézannien ». L’œuvre manifeste une violence expressive et une charge émotionnelle que le cubisme analytique ultérieur abandonnera au profit d’une approche plus intellectuelle et détachée. Néanmoins, cette toile pose les fondations essentielles : la déconstruction des volumes, la multiplication des angles
et la remise en cause de la perspective unique héritée de la Renaissance. Avec cette toile manifeste, la peinture cesse d’être un simple miroir du monde visible pour devenir un champ d’expérimentation mentale. Les Demoiselles d’Avignon ouvrent ainsi la voie à une nouvelle manière d’aborder le réel : non plus comme une scène à imiter, mais comme un ensemble de formes à analyser, déconstruire puis recomposer. C’est à partir de ce choc visuel et intellectuel que le cubisme va véritablement prendre son essor.
Le partenariat artistique entre georges braque et pablo picasso à montmartre
La rencontre entre Georges Braque et Pablo Picasso en 1907, orchestrée par Guillaume Apollinaire, est décisive pour la naissance du cubisme. Tous deux installés à Montmartre – Picasso au Bateau-Lavoir, Braque non loin de là – ils entament dès 1908 un dialogue pictural d’une intensité rare. Braque découvre Les Demoiselles d’Avignon et, d’abord stupéfait, comprend vite le potentiel de cette rupture. De son côté, Picasso s’intéresse aux paysages de l’Estaque peints par Braque, où les maisons se transforment déjà en volumes compacts et géométrisés.
Entre 1908 et 1914, les deux artistes travaillent presque comme une « cordée », selon l’expression souvent reprise par les historiens de l’art. Ils échangent constamment des idées, comparent leurs toiles, se répondent d’une œuvre à l’autre, au point que certains tableaux de cette période sont difficilement attribuables au premier coup d’œil. Cette collaboration étroite, soutenue par le marchand Daniel-Henry Kahnweiler, se déroule pourtant à l’écart des grands salons officiels. Braque et Picasso privilégient l’expérimentation en atelier plutôt que la reconnaissance immédiate, ce qui explique en partie le caractère volontairement hermétique de leurs premières œuvres cubistes.
L’apport des arts africains et ibériques dans la rupture perspectiviste
Si Cézanne fournit le socle théorique de la géométrisation, l’autre grande source du cubisme réside dans la découverte des arts dits « primitifs », en particulier l’art africain et ibérique. À partir du début du XXe siècle, masques et sculptures africaines arrivent massivement en Europe, notamment à Paris, via les expositions coloniales et les collections ethnographiques du Musée du Trocadéro. Matisse et Derain s’y intéressent très tôt et Matisse montre certains de ces objets à Picasso, qui en est profondément bouleversé. Les masques fang, baoulé ou dan, avec leurs visages stylisés et leurs volumes simplifiés, révèlent une autre façon de représenter le corps humain.
Picasso intègre ces influences de manière spectaculaire dans Les Demoiselles d’Avignon, où deux des personnages portent littéralement des « masques » aux traits anguleux. Mais il ne s’agit pas d’un simple exotisme décoratif. Ces formes sculptées permettent de rompre avec l’illusion perspectiviste et de concevoir le visage comme un assemblage de plans, parfois vus de face, parfois de profil, sur une même surface. On retrouve la même logique dans les têtes ibériques que Picasso étudie à la fin des années 1900, caractérisées par des volumes massifs et des profils tranchés. En combinant la rigueur structurelle de Cézanne et la puissance synthétique des arts africains, le cubisme invente ainsi un langage visuel capable de déconstruire le réel pour mieux le reconfigurer.
La fragmentation géométrique et la multiplicité des points de vue simultanés
La déconstruction des formes en cylindres, sphères et cônes
Au cœur du cubisme se trouve une idée simple, mais radicale : toute forme complexe peut être ramenée à quelques solides de base – le cylindre, la sphère, le cône, parfois le cube. En appliquant à la lettre la célèbre recommandation de Cézanne, les artistes cubistes entreprennent de « démonter » les objets comme on démonterait une machine. Une bouteille, un violon ou un visage ne sont plus représentés comme des silhouettes continues, mais comme des volumes élémentaires qui s’imbriquent les uns dans les autres. Pour vous, spectateur, cela signifie qu’il ne s’agit plus de reconnaître immédiatement le motif, mais de le reconstituer mentalement à partir de ses fragments.
Cette déconstruction géométrique n’a rien d’un jeu gratuit : elle permet de rendre visibles les structures invisibles des choses, un peu comme une radiographie révèle l’ossature sous la peau. En réduisant la complexité apparente du réel à un vocabulaire de formes simples, le cubisme rapproche la peinture de la pensée scientifique et mathématique de son époque. On peut y voir une analogie avec la physique moderne, qui cherche à décrire la matière en termes de particules élémentaires plutôt qu’en se contentant de ses apparences. Le tableau cubiste devient ainsi une sorte de « schéma » du réel, où chaque plan, chaque facette renvoie à une information structurelle.
La perspective éclatée : représentation simultanée de plusieurs angles d’observation
L’autre révolution majeure du cubisme concerne la perspective. Depuis la Renaissance, la peinture occidentale repose sur la perspective linéaire, qui suppose un point de vue unique et stable, comme si l’œil du spectateur était fixé à un endroit précis. Les artistes cubistes rejettent cette convention et partent d’un constat simple : dans la réalité, nous ne voyons jamais un objet sous un seul angle, mais nous en faisons le tour, nous avançons, nous reculons, nous inclinons la tête. Pourquoi la peinture devrait-elle figer cette expérience en une seule image ?
Le cubisme propose alors de représenter, sur une même surface, plusieurs points de vue successifs. Un visage peut être à la fois de profil et de face ; une guitare peut dévoiler son éclisse, sa table et son manche dans un même plan. On parle parfois de « perspective multipliée » ou de « perspective en quatre dimensions », car le temps – le temps de l’observation – est implicitement intégré à l’image. Pour le spectateur moderne, habitué aux images animées, cette idée est moins déroutante qu’elle ne l’était en 1910. Mais à l’époque, cette simultanéité des points de vue remet radicalement en cause la notion même de ressemblance.
L’abolition de la profondeur traditionnelle au profit de la planéité picturale
En éclatant la perspective, les peintres cubistes vont logiquement réduire la profondeur illusionniste de la toile. Plutôt que de construire un espace « qui fuit » vers un horizon lointain, ils préfèrent affirmer la planéité du support. Les objets semblent comme rabattus vers la surface, les arrières-plans se confondent avec les premiers plans, et la profondeur n’est plus rendue que par des chevauchements subtils et des jeux de transparence. Vous avez l’impression que tout se passe « devant » la toile, presque au contact de votre regard.
Cette planéité assumée rapproche la peinture cubiste des arts décoratifs et des tapisseries, où l’on ne cherche pas à créer une illusion de profondeur, mais à organiser un rythme de formes sur une surface donnée. Elle anticipe également l’abstraction géométrique, pour laquelle le tableau est d’abord un champ de forces visuelles plutôt qu’une fenêtre ouverte sur le monde. Là encore, l’objectif n’est pas de nier la réalité, mais de rappeler que la peinture est avant tout un objet matériel – une surface couverte de couleurs – et non une simple imitation de ce que nous voyons.
Analyse technique du violon et palette de georges braque (1909)
Pour comprendre concrètement ces principes, prenons l’exemple de Violon et palette (1909) de Georges Braque, souvent cité comme une œuvre charnière du cubisme naissant. Sur cette toile, un violon, une palette de peintre, des partitions et un pan de mur coexistent dans un espace serré. Le violon, traditionnel motif de nature morte, est ici fractionné en multiples facettes : la caisse, le manche, les ouïes se déploient selon des angles différents, parfois presque impossibles dans la réalité. Pourtant, quelques détails reconnaissables – cordes, chevalet – permettent au spectateur de recomposer mentalement l’instrument.
La palette, suspendue en haut de la toile, joue un rôle ambigu. Elle rappelle la tradition de la nature morte d’atelier, mais elle est elle-même traitée comme un volume géométrisé, presque abstrait. Le fond, constitué de plans brun-gris qui s’emboîtent, ne décrit pas un espace réaliste : il sert plutôt de matrice dans laquelle les objets semblent s’incarner, puis se dissoudre. On note aussi la présence d’un clou peint en trompe-l’œil, extrêmement réaliste, qui « fixe » la palette au mur. Ce détail ironique souligne que Braque maîtrise parfaitement l’illusion naturaliste, mais choisit délibérément de la subvertir. Pour vous, lecteur, ce tableau est une sorte de laboratoire visuel où se cristallisent toutes les grandes caractéristiques du cubisme : fragmentation, points de vue multiples, planéité affirmée et réflexion sur le statut même de l’image.
Les phases chrono-stylistiques : cubisme analytique versus cubisme synthétique
Le cubisme analytique (1908-1912) : décomposition monochromatique et hermétisme formel
Entre 1908 et 1912, Braque et Picasso développent ce que l’on appelle le cubisme analytique. Le terme « analytique » renvoie à une démarche quasi scientifique : il s’agit d’analyser l’objet en le fragmentant au maximum. Les sujets sont généralement modestes – natures mortes, instruments de musique, portraits – afin de concentrer l’attention sur le travail formel plutôt que sur l’anecdote. Peu à peu, les objets se dissolvent dans un réseau serré de plans anguleux, de lignes brisées et de petites facettes qui s’interpénètrent.
Pour renforcer cette impression d’unité spatiale, la palette chromatique se restreint volontairement à des tons sourds : bruns, ocres, gris, noirs, parfois légèrement verdâtres. En supprimant les contrastes de couleurs vives, les artistes évitent que tel ou tel élément ne s’impose au détriment de la structure globale. C’est ce qui donne à beaucoup de tableaux de cette période leur aspect « monochrome » et leur réputation d’hermétisme. Vous avez du mal à distinguer clairement une carafe d’un violon ? C’est normal : l’œuvre n’est plus là pour illustrer un objet, mais pour matérialiser une recherche sur la perception et la construction de l’espace.
L’introduction du papier collé et du collage par braque en 1912
Vers 1912, le cubisme analytique atteint une telle complexité qu’il risque de verser dans une abstraction totale. Braque et Picasso sentent la nécessité de réintroduire des éléments de lisibilité, mais sans revenir en arrière. C’est dans ce contexte que Braque invente le papier collé. À l’automne 1912, il colle pour la première fois un morceau de papier imitant un faux bois sur la toile Compotier et verre. Ce geste, en apparence anodin, est en réalité une révolution : pour la première fois, un fragment de réalité manufacturée entre physiquement dans l’espace du tableau.
En utilisant des papiers peints, des journaux, des étiquettes, Braque joue sur plusieurs niveaux de réalité : ce qui est « vrai » (le matériau collé) et ce qui est « représenté » (les objets peints). Paradoxalement, le recours à ces éléments étrangers à la peinture traditionnelle permet de clarifier la lecture de l’image. Vous reconnaissez tout de suite le motif d’un bois, les lettres d’un titre de journal, la trame d’un papier. Le collage devient ainsi un outil pour réancrer le cubisme dans le réel tout en questionnant la frontière entre l’illusion et la présence matérielle.
Le cubisme synthétique : reconstruction colorée et typographie intégrée
À partir de 1912, on parle de cubisme synthétique pour désigner la nouvelle orientation du mouvement. Plutôt que de « démonter » l’objet, les artistes partent désormais d’éléments simples – formes planes, fragments de mots, papiers collés – pour « synthétiser » une image. On passe d’une logique d’analyse à une logique de construction. Les compositions deviennent plus lisibles, plus décoratives, et la couleur fait un retour remarqué : bleus, rouges, jaunes, verts, parfois très vifs, se combinent aux gris et aux bruns traditionnels.
Un autre trait caractéristique de cette phase est l’intégration de la typographie. Des lettres isolées (« JOU » pour journal ou pour « jouer »), des mots tronqués, des numéros, des enseignes de cafés s’insèrent dans la composition. Ces éléments textuels fonctionnent à la fois comme indices de réalité (on pense à un journal, à une affiche) et comme formes graphiques abstraites. Pour vous, spectateur, cette cohabitation du langage et de l’image anticipe toute une partie de l’art du XXe siècle, des collages dadaïstes aux œuvres conceptuelles. Le cubisme synthétique offre ainsi une grammaire visuelle souple, facilement appropriée par d’autres artistes et d’autres disciplines, de la publicité au design graphique.
Les textures simulées et la technique du trompe-l’œil cubiste
Le recours aux papiers collés et aux matériaux réels s’accompagne, chez Braque en particulier, d’un jeu subtil sur les textures simulées. Ayant appris très jeune les techniques du faux bois et du faux marbre dans l’atelier de son père, décorateur, il les réinvestit dans le contexte cubiste. Dans certaines natures mortes, il peint des surfaces qui imitent à s’y méprendre un placage de bois, puis les met en regard de véritables papiers collés. Résultat : vous ne savez plus toujours distinguer ce qui est peint de ce qui est réel.
Cette ambiguïté est renforcée par l’utilisation ponctuelle du trompe-l’œil, comme le fameux clou peint qui semble sortir du mur ou le morceau de corde qui, chez Picasso, sert de cadre à la Nature morte à la chaise cannée (1912). Loin de revenir à un illusionnisme « classique », ces effets visent au contraire à réfléchir sur la nature de la représentation. Un clou plus « vrai que nature » au-dessus d’un espace presque abstrait agit comme un clin d’œil : le peintre vous rappelle qu’il pourrait, s’il le voulait, tromper votre œil, mais qu’il préfère dorénavant vous inviter à penser l’image plutôt qu’à vous y perdre.
La palette chromatique restreinte et le traitement de la lumière
L’une des caractéristiques les plus frappantes du cubisme, surtout dans sa phase analytique, est sa palette chromatique restreinte. Braque et Picasso abandonnent les couleurs éclatantes des fauves pour des gammes terreuses : ocres, bruns, gris, noirs, parfois rehaussés d’un vert ou d’un bleu assourdi. Pourquoi ce choix, alors qu’ils savent parfaitement manier la couleur ? Parce qu’en limitant les contrastes chromatiques, ils mettent l’accent sur la structure, les volumes et les rapports de plans. Dans un tableau cubiste, la lumière n’est plus un simple effet atmosphérique, mais un outil pour articuler les facettes.
Plutôt que de provenir d’une source unique (une fenêtre, une bougie), la lumière semble se diffuser de manière homogène sur l’ensemble de la composition. Chaque plan reçoit sa part de clarté ou d’ombre, comme si l’objet était observé successivement sous différents éclairages. Là encore, le temps de l’observation est intégré à l’image. Vous pouvez comparer cette approche à celle d’un photographe qui multiplierait les expositions d’un même sujet pour en saisir toutes les nuances. À partir de la période synthétique, la couleur retrouve plus de vivacité, notamment chez Juan Gris ou Fernand Léger, mais elle reste au service de la construction : aplats bien délimités, oppositions franches, parfois proches des recherches simultanéistes de Robert Delaunay.
L’expansion du mouvement : du salon de la section d’or aux cubistes de puteaux
Le groupe de puteaux : jean metzinger, albert gleizes et fernand léger
Si Braque et Picasso forment le noyau « historique » du cubisme, le mouvement s’élargit rapidement à une constellation d’artistes, notamment au sein du groupe de Puteaux. Réunis autour des frères Duchamp (Jacques Villon, Raymond Duchamp-Villon, Marcel Duchamp), des peintres comme Jean Metzinger, Albert Gleizes, Fernand Léger, Robert Delaunay ou Francis Picabia explorent à leur tour les possibilités de la fragmentation géométrique. Ils se rencontrent dans la maison-atelier de Jacques Villon à Puteaux, en banlieue parisienne, où se tiennent des discussions passionnées sur l’art, les mathématiques et la philosophie.
Contrairement à Braque et Picasso, qui restent longtemps en marge des grands événements officiels, les cubistes de Puteaux exposent régulièrement au Salon des Indépendants et au Salon d’Automne. C’est dans la fameuse « salle VIII » du Salon d’Automne 1911 que le public découvre de manière spectaculaire ce nouveau langage pictural, suscitant moqueries, incompréhensions et violentes polémiques. Vous imaginez aujourd’hui la surprise d’un visiteur habitué à la peinture académique se retrouvant face à des toiles où les personnages sont réduits à des cylindres et des cônes ? Pour ces artistes, l’enjeu est pourtant le même que pour Braque et Picasso : repenser totalement la représentation de l’espace et du mouvement.
La codification théorique dans du cubisme (1912) de gleizes et metzinger
En 1912, Albert Gleizes et Jean Metzinger publient un ouvrage capital : Du Cubisme. Il s’agit du premier texte théorique d’envergure consacré à ce mouvement encore jeune, destiné à en clarifier les principes auprès du public et de la critique. Gleizes et Metzinger y insistent sur le caractère logique et nécessaire du cubisme, qu’ils présentent comme le prolongement cohérent de l’évolution de la peinture depuis Courbet et Cézanne. Pour eux, la fragmentation des formes, la multiplicité des points de vue, la planéité de la surface ne sont pas des caprices de « barbouilleurs », mais les signes d’un nouvel âge de la sensibilité visuelle.
Ce livre a deux effets majeurs. D’une part, il offre aux artistes un vocabulaire commun pour penser leurs propres recherches : notions de simultanéité, d’espace-temps, de « totalité » du sujet. D’autre part, il contribue à diffuser le terme même de « cubisme » au-delà du cercle parisien. Pour vous, lecteur d’aujourd’hui, Du Cubisme reste un document précieux pour comprendre comment les acteurs du mouvement conceptualisaient eux-mêmes leurs expériences. On y voit bien que le cubisme n’est pas seulement une affaire de style, mais une véritable théorie de la perception et de la réalité.
Le cubisme orphique de robert delaunay et la tour eiffel fragmentée
Au sein de cette nébuleuse cubiste, Robert Delaunay occupe une position singulière avec ce qu’Apollinaire appellera le « cubisme orphique », ou orphisme. Delaunay s’intéresse particulièrement à la couleur et à la lumière, au point de s’éloigner rapidement de la palette sourde de Braque et Picasso. Dans ses séries sur la Tour Eiffel (1909-1911), le monument parisien est décomposé en plans obliques, en diagonales, en fragments d’architecture qui se chevauchent. Mais loin de rester prisonnier des bruns et des gris, Delaunay inonde ses toiles de rouges, de bleus, de jaunes éclatants.
Progressivement, ses compositions se détachent du motif reconnaissable pour devenir de véritables « disques » et « rythmes » colorés, comme dans les Formes circulaires ou les Fenêtres simultanées. L’orphisme prolonge certains principes cubistes – fragmentation, simultanéité – mais les transpose dans une logique presque musicale, où la couleur seule suffit à créer l’espace. Vous pouvez y voir une anticipation de l’abstraction pure, telle qu’elle se développera chez Kandinsky ou Mondrian. Le cubisme, loin d’être un bloc homogène, apparaît ainsi comme une matrice d’où vont naître plusieurs tendances majeures de l’art moderne.
L’héritage plastique du cubisme dans l’art moderne et contemporain
L’impact du cubisme sur l’histoire de l’art est immense et dépasse largement la période 1907-1914. Dès avant la Première Guerre mondiale, ses innovations formelles nourrissent d’autres avant-gardes européennes : le futurisme italien s’en inspire pour décomposer le mouvement, le constructivisme russe et le suprématisme de Malevitch y trouvent des outils pour affirmer l’autonomie de la forme géométrique. Piet Mondrian, en simplifiant progressivement ses paysages vers des grilles orthogonales, passe lui aussi par une étape « cubiste » dans son chemin vers l’abstraction. Pour vous, il est presque impossible de regarder l’art du XXe siècle sans percevoir, en arrière-plan, cette rupture fondatrice.
Mais l’héritage du cubisme ne se limite pas à la peinture. En sculpture, des artistes comme Henri Laurens, Jacques Lipchitz ou Ossip Zadkine transposent la fragmentation des plans dans le volume, créant des figures aux contours brisés et aux vides structurants. En architecture, la géométrisation des formes et l’affirmation des volumes simples trouvent un écho dans le mouvement moderne, de Le Corbusier aux gratte-ciel internationaux. Même le design graphique et la publicité, au cours du XXe siècle, s’emparent des principes cubistes : typographie intégrée, plans superposés, images fragmentées qui exigent une participation active du spectateur.
Dans l’art contemporain, les échos du cubisme sont fréquents, qu’il s’agisse des portraits multipliés de David Hockney, des cartes urbaines superposées de Julie Mehretu ou de l’esthétique « glitch » de certaines œuvres numériques. Chaque fois qu’une image joue avec des points de vue multiples, qu’elle juxtapose des fragments de réalité hétérogènes ou qu’elle revendique sa planéité tout en suggérant la profondeur, elle dialogue, consciemment ou non, avec l’héritage cubiste. En somme, comprendre les principales caractéristiques du cubisme – fragmentation géométrique, perspectives simultanées, planéité assumée, collages et palette restreinte – c’est se donner des clés pour lire une grande partie de l’art moderne et contemporain, et pour affiner votre propre regard sur les images qui nous entourent.